En réponse à Charlotte Achkar

En réponse à Charlotte Achkar :

« En effet, l’artiste n’est-il pas le garant d’une certaine mémoire de gestes et de récits, au travers des techniques traditionnelles qu’il peut développer dans son travail ? Comme gardien d’une parole, il devient dépositaire d’un savoir qu’il pourrait transmettre à son tour et faire perdurer. La charge que porte le savoir-faire fait-elle partie des moteurs intrinsèques du travail artistique, comme une prolongation, une méthode de survie de l’artisanat ? Est-il un positionnement particulier, un engagement face au monde d’aujourd’hui ? »

« Il m’est intéressant de connaître votre rapport à la matière, vis-à-vis des besoins qu’elle nécessite (en temps, soumission à la contrainte, apprentissage du geste…), dans notre société assise sur l’immédiateté, où l’artisanat perd considérablement de l’espace. Sentez-vous engagée, comme dans une démarche de résistance, ou pas du tout ? Pensez-vous faire perdurer un savoir qui tend à se perdre ? »

 

 

 

« Je me sens effectivement très concernée par ces questions puisque j’utilise un savoir-faire très ancré dans un territoire (Limoges) et chargé d’histoire, initialement prévu pour de la fabrication en série.

La porcelaine est à l’échelle mondiale et européenne un mythe, une quête, qui donna lieu à maintes aventures romanesques (Janet GLEESON, L’alchimiste de Meissen ; Jean-Paul-DESPRAT, Bleu de Sèvres ; Edmund DE WAAL, La voie blanche, …). La porcelaine, ici, à Limoges, c’est aussi une histoire de luttes sociales, de défenses des droits des femmes, des ouvriers… une grande fierté locale et une histoire commune, une religion presque, pour qui a grandi dans cette région.

 

J’ai eu l’immense chance de rencontrer des « anciens », très généreux, passionnés et soucieux de faire perdurer ce qu’ils avaient reçu en héritage.  J’ai aussi pu ressentir en eux une certaine inquiétude viscérale de voir disparaître ce savoir-faire, comme si une partie d’eux-mêmes allait s’éteindre. Les raisons : la mauvaise santé économique du secteur qui perd des emplois, les départs en retraite non-remplacés, les plus jeunes peu attirés par cet apprentissage peu connu, long, et difficile, la modernisation des techniques industrielles…

J’ai, comme pour les remercier de l’immense richesse qu’ils m’ont transmise, travaillé durant 8 ans dans la pure tradition des industries porcelainières comme modeleuse, le métier que j’avais appris, qui consiste à créer et sculpter et/ou graver des modèles en plâtre qui seront par la suite moulés, et serviront de base aux pièces produites par les industries. J’ai eu à cœur également de former et de transmettre en ayant eu autour de moi des stagiaires et des apprentis.

 

Au bout de 8 ans donc, j’ai dû me rendre à l’évidence, je m’étais trop éloignée et trop longtemps de mes ambitions artistiques, avoir une pratique personnelle me manquait terriblement. Pour autant, il était hors de question de me séparer de ce savoir-faire séculaire, par respect pour mes prédécesseurs, par respect pour la matière, par respect pour le temps, la discipline, l’investissement et la rigueur dont j’avais fait preuve pour en avoir « un début » de maîtrise.

Aussi, dans ma pratique d’artiste, je mets volontairement en avant une exécution presque virtuose, qui tend au parfait, au maîtrisé, au complexe parfois. Cela n’est pas un exercice de style puisque cette sensualité froide et figée de la pièce « bien faite » a une place voulue et assumée dans ma démarche artistique. J’aime la mettre en écho avec le doute, le « non-identifiable », le mystérieux, à la manière des ces fleurs prédatrices ou vénéneuses qui n’ont que leur beauté pour attirer leurs proies. Le « beau », la vibration qu’il dégage, l’attraction et la mise à distance qu’il provoque, est un questionnement central dans mon travail.

« Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu’il soit volontairement, froidement bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu’il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie non voulue, inconsciente, et que c’est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau. »

Baudelaire – Curiosités esthétiques 1868.djvu/223

Toute la difficulté est de ne pas tomber dans le piège de la démonstration technique, d’intégrer le savoir-faire dans une époque et un propos plastique. Je me suis totalement détournée des formes et des usages connus de la porcelaine, (le blanc, les contenants…). Je suis sculpteure. Je crée des formes, les colore, les délivre de leur condition d’objet : elles ne sont pas sur des socles, ne ressemblent pas à un « vase » ou un « bol » (forme archétypale, terrain d’expérimentation universel des céramistes). Elles sont vivantes et non au service du vivant (comme objet utilitaire) ou support à la représentation du vivant (objet décoratif).

 

Le rapport au temps est également un aspect primordial lorsque que l’on s’engage dans ce type de pratique, car oui, il s’agit bien là d’un engagement, pour ne pas dire un sacerdoce. La remise en question, la déception, le recommencement sont le quotidien. La porcelaine est extrêmement longue, capricieuse à mettre en œuvre, les échecs sont récurrents.

La lenteur et la projection à long terme auxquels oblige cette matière contrastent bien évidemment avec le rythme très immédiat et réactif de notre ère du numérique, ceci étant, pour ses amateurs, n’est-ce pas un refuge, une valeur rassurante ? Sans compter que la porcelaine, (la céramique en général), sont des matériaux qui durent dans le temps, ils sont résistants, imputrescibles… Ils nous survivront, j’y vois, en plus d’un acte résistant, une recherche d’éternité, comme dans le fait d’exécuter des gestes inchangés depuis des siècles, des gestes « hors du temps ».

 

Je suis toujours très émue par le fait d’investir ce savoir-faire dans mes pièces, je me sens comme un passeur : cette matière, ces techniques, sont arrivées jusqu’à moi, m’ont captivée, je les ai digérées et je les restitue. Les regardeurs ou les personnes avec qui je collabore seront touchés, la recevront, l’interprèteront, la restitueront …peut-être. »

 

Nadège MOUYSSINAT