« La dialectique du Monstre » D.Gigoux-Martin

La dialectique du monstre*

On ne peut s’empêcher, en regardant des objets ou sculptures en céramique de rechercher les techniques élaborées, les outils utilisés et les gestes accomplis. Il y a toujours dans les explications les plus techniques comme des recours à l’appréhension voire à la compréhension d’une œuvre.

Nul doute que les porcelaines et grès de Nadège Mouyssinat relèvent de dextérités techniques, d’habiletés dans le maniement des connaissances et de précisions dans un savoir-faire ancestral.

Mais « en y regardant mieux », comme le suggère l’historien de l’art Jean-Christophe Ammann, les techniques et délicatesses gestuelles de l’artiste vont au-delà d’un vocabulaire préfabriqué et usuel, et aspirent à un duende, dans la définition de Federico Garcia Lorca qui rend obsolètes les remarques de virtuosité technique. Dans le peu d’outils qu’utilise l’artiste, dans le contact charnel caché derrière une apparence froide et distante des œuvres, Nadège Mouyssinat met en lutte son corps avec un autre qui semble l’habiter, enfoui dans ses viscères. Et, derrière l’éclat pailleté de la porcelaine, l’acharnement des répétitions de formes et leurs méticuleux et obsessionnels décors, l’artiste nous apprend à passer de « l’autre côté » de l’œuvre, à nous dégager de l’hypnotique voile de la technicité pour s’oublier et pénétrer le vivant sombre et vibrant.

Organes étranges aux formes molles, inspirés d’un monde animal ou végétal lointains, formes en équilibre aux longues tiges fébriles, objets de tourments ou d’inquiétudes aux contours extraterrestres et torturés, l’artiste, tout doucement, nous embarque dans un monde secret auquel il faut s’ouvrir. Car si elle nous montre avec aplomb des sculptures léchées aux formes fermées et intouchables, comme Saint-Thomas, il ne faudrait pas croire que ce que l’on voit.

Dans cette maîtrise flagrante des formes à la matière dense, par l’accumulation des variations et l’agencement des détails, l’artiste nous avertit, au sens latin de monere, qu’un monstre est tapi dans le corps si organisé de la sculpture.

Comme un choc, sombre et vibrant, cette découverte émotionnelle remonte pour celui qui regarde le cœur bien ouvert et les entrailles à vif.

La sculpture devient corps, interprète des formes qui naissent et meurent, dominées par des peurs et angoisses communes à chacun. La force des monstres cachés de Nadège Mouyssinat qui émergent des labyrinthes techniques et formels dans lesquels elle les a « enterrés », est leur rôle d’articulation entre elle et l’autre, entre le moi et l’extérieur, entre le fantasme et l’ordinaire, entre le désir et la crainte. Les vibrations de ses œuvres forment des cercles, qui tels les chants de Dante, déclinent les variations de toutes nos perversions et folles tendresses. Eperdues de vides et de pleins, aux supplices de nos propres vices, comme l’artiste tenaillée entre des exigences contradictoires, d’un geste sûr et troublé, les œuvres de Nadège Mouyssinat nous dévoilent avec délices et malignité une force obscure qu’elle sait regarder droit dans les yeux.

Delphine Gigoux-Martin

* Sylvain Piron « La dialectique du monstre, enquête sur Opicino de Canistris », éditions Zones sensibles, 2015.

Jean-Christophe Ammann « En y regardant mieux » éditions les Presses du Réel, 2010

Federico Garcia Lorca « Jeu et théorie du Duende », éditions Allia, 2008

The dialectic of the monster*

By looking at ceramic objects or sculptures, we can’t stop searching for elaborate techniques, used tools and accomplished gestures. There is always in the most technical explanations like recourses to perception or even to understanding of a work.

No doubt that Nadège Mouyssinat’s stonewares and porcelains fall within technical dexterity, skilfulness to handle knowledge, and precision for an ancestral knowhow.

But « looking better », (as suggested by the art historian Jean-Christophe AMMAN), the technical and the delicate gestures of the artist go beyond a settled and usual vocabulary and aspire for a duende, just as the meaning given by Federico Garcia Lorca; this one renders the comments of technical virtuosity outdated. Nadège Mouyssinat uses very few tools, has a skin-on-skin contact; this one is hidden behind her works that appear to be unemotional and distant, she confronts her body to an « other » who seems to live in her, well-buried in her flesh. And, behind glittery shine of porcelain, hardworking to repeat shapes and their obsessive and painstaking decors, the artist teaches how to pass across her work towards « another side », to lift the hypnotic veil of sophistication to forget ourselves and get into a sombre andvibrant living world.

Strange organs with soft shapes, inspirations from a distant world that is both animal and plant, balancing act with long and frail shanks, objects of torture or creepy subjects with alien and tortuous outlines; we must open us to the secret world where she takes us slowly. She shows us some sophisticated sculptures with closed and untouchable shapes, but don’t believe what you see, like Saint-Thomas.

Obviously mastering shapes made of dense matter, accumulating variations and blending very little things, the artist urges us (in the meaning of the Latin word: monere) to see a huddled monster in the very structured body of the sculpture.

Like a sombre and vibrant shock, this emotional discovery upsets the beholder in the depths of his heart and his flesh.

The sculpture becomes a body, plays with shapes that grow and die, dominated by fears and concerns we all share. Nadege Mouyssinat’s hidden monsters emerge from the technical and shaped labyrinths where she had them « trapped », their strength is their articulatory link between « she » and « the Other », between « the Self » and « the Outward », between the fantasy and the « ordinary », between desire and fear. The vibrations of her works create circles which, like in Dante’s songs, declaim all our perversions and wild tenderness. Fulfilled by emptiness and fullness, subjected to our own sins like the artist is torn by some contradictory needs, with a steady hand but unsettled gesture, with some delight and some mischievousness, Nadège Mouyssinat’s works reveal an arcane force she looks straight in the eye.

Delphine Gigoux-Martin

* Sylvain Piron « La dialectique du monstre, enquête sur Opicino de Canistris », éditions Zones sensibles, 2015.

Jean-Christophe Ammann « En y regardant mieux » éditions les Presses du Réel, 2010

Federico Garcia Lorca « Jeu et théorie du Duende », éditions Allia, 2008